1964. L’année de l’attaque des deux destroyers américains dans le Golfe du Tonkin, prétexte fallacieux d’une guerre injuste.
Martin Luther King reçoit le prix Nobel de la paix, 45 ans avant Barack Obama.
Kitty Genovese, serveuse new-yorkaise, rentre chez elle, à 3h du matin, le 13 mars. Elle est accostée par Winston Moseley, et après 35 minutes sanglantes, meurt de ses 17 coups de couteau, tout juste deux minutes avant l’arrivée de la police, son agresseur enfui.
Un fait divers.
Oui.
Et non.
La nuit du 13 mars 1964 est froide et les fenêtres des voisins sont closes.
Pourtant 76 oreilles entendent ce qui se passe : les cris de Kitty, ses appels au secours. Elle hurle : « Il m’a poignardée, aidez-moi ! Je vous en prie, aidez-moi ! »
Les locataires de l’immeuble, réveillés, assistent à la scène.
L’un demande à l’agresseur de s’en aller. Ce dernier s’éloigne, puis revient la violer, la dévaliser, la frapper, et lui donner les coups de couteau fatals.
Des larmes, des cris, du sang. Kitty est abandonnée.
Elle réussit à échapper à son agresseur à deux reprises, mais chaque fois, son assaillant la rattrape et lui assène de nouveaux coups.
L’agression a commencé à 3h, devant 38 témoins qui n’ont pas bougé.
La police n’est appelée qu’à 3h50 et arrive trop tard.
Les gens ne voulaient pas être impliqués, ou chacun pensait que les autres allaient réagir.
Des psychologues sociaux ont étudié ce phénomène, John Darley et Bill Latané, et mis en évidence ce trait ignoble de la nature humaine : la diffusion de responsabilité (1,2).
Lorsque des gens, en groupe, sont témoins d’une situation grave, ils se regardent, attendant que quelqu’un d’autre prenne l’initiative. Ils sont poussés à l’inaction, la passivité, par un effet de groupe diluant les responsabilités.
L’effet badaud ou effet témoin.
Kitty est Gaza.
Gaza est Kitty.
Gaza, 2008, opération « Plomb durci ».
1964, année de l’entrée en guerre contre le Viêt-Nam du Nord et de l’assassinat de Kitty Genovese devant 38 témoins.
2008, deux jours après Noël, opération « Plomb durci » (3), le cadeau d’Israël.
Plus de 1400 Palestiniens tués, plus de 5000 blessés (4), devant les millions d’habitants témoins de nos pays occidentaux libres, démocratiques et civilisés.
Bien nourris, chauffés, à l’abri dans nos démocraties, derrières nos leaders élus, soutenant nos gouvernements par notre silence consentant, nous sommes tous ces témoins honteux, aussi passifs devant la souffrance injuste de ces milliers de palestiniens abandonnés à Gaza, que ces 38 êtres humains passifs devant l’horrible agonie de Kitty.
Rien ne peut excuser la torpeur de nos pays autoproclamés de la Liberté, du Droit et de la Dignité humaine.
Chaque pays, la France, la Belgique, l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni, les 27…, chacun attend que l’autre prenne une initiative ?
A l’intérieur douillet de chaque nation, chaque personne, bon père de famille, bon cotisant social, bon citoyen, bon élève, bon électeur, attend que son voisin prenne une initiative ?
Kitty est morte, après 17 coups de couteau.
Gaza meurt. Gaza est malformée. Gaza est ignorée.
Où sont l’humanité, la force, la détermination, le courage qui habitaient les populations du monde en 1968 et 1969, suffisants pour arrêter de fougueux meurtriers, dans leur élan guerrier, alors que ceux-ci possédaient tous les leviers de la répression (émeutes et contestations sur la guerre du Vietnam, la discrimination raciale et des homosexuels aux Etats-Unis) ?
Personne ne peut ignorer ce qui se passe là-bas, à Gaza, tout comme les locataires de l’immeuble de Kitty Genovese ne pouvaient ignorer son agression, même réfugiés derrière leurs volets et leur murs.
Je ne parle même pas des personnes, israéliennes, regroupées sur des postes d’observation, dansant au sommet de collines surplombant le territoire palestinien plombé, doté de jumelles et assistant joyeux aux exploits de leur « glorieuse » armée.
Je parle surtout de nous, tous ceux de ces pays pacifiques et évolués, de nous, qui ne sommes ni des héros, ni des monstres, mais parvenons à regarder ailleurs, à durcir notre cœur, comme là-bas ils durcissent le plomb.
Du Mur de Berlin au Mur de Gaza, toujours un Mur des Lamentations.
Alors que beaucoup d’entre nous fêtent le 20è anniversaire la chute du Mur de Berlin, en réalité, rien n’a changé, le Mur s’est déplacé.
Alors que beaucoup crient victoire depuis la « disparition » du régime d’apartheid sud-africain, en réalité, rien n’a changé, l’apartheid s’est déplacé.
Il ne peut y avoir aucune joie possible, aucun triomphe légitime, aucun cri de victoire tant qu’un mur 5-6-7-8 encerclera, affamera, isolera jusqu’à en nier l’existence, une population d’autres êtres humains.
Les enfants de l’Oncle Sam, et ceux de l’Oncle Tom, pourraient, en 2012, continuer sur leur élan progressiste, et élire une femme, une noire, un être humain.
Etre une femme en soi n’est pas garant d’humanité, comme l’a prouvé Margaret Thatcher.
Etre noir, en soi, non plus, comme le montre Barack Obama.
Une personne, une femme noire humaine, incarne cet espoir par ses actes.
Cynthia Mckinney9, femme politique américaine, au Parti démocrate puis au Green Party.
Et cette fois, les Etats-uniens pourraient élire quelqu’un qui ferait de ces mots : « We can change », une réalité, et pas seulement une vaine promesse.
Enfin.
Nous ne pouvons plus rien pour Kitty Genovese.
Bye Kitty.
Hello, Cynthia.
Tiens bon, Gaza.
Sources :
Théorie de la diffusion de responsabilité :
1 Manning, R., Levine, M., & Collins, A. (2007). The Kitty Genovese murder and the social psychology of helping: The parable of the 38 witnesses. American Psychologist, 62, 555-562.
2 Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d'humanité, La Découverte, coll. « Recherches », Paris XIIIe, 2005, 294 p. (ISBN 2-7071-4612-9), « Psychologie de la passivité humaine », p. 174
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